Pendant de nombreuses années, je me suis répétée la même petite phrase, comme un mantra. Un mantra de survie.
« Je tiens bon. »
J’ai longtemps confondu cette phrase avec du courage. Je pensais que c’était une position solide. Et même admirable. Je croyais que ‘tenir bon’ comme je le faisais, c’était ma plus grande force.
Mais la maladie m’a fait réaliser que c’était peut-être mon plus grand piège…
Note : cet article invité a été écrit par Mélanie du blog Focus Résilience, consacré à la résilience intérieure.

Résister n’est pas synonyme d’avancer
Pendant pratiquement vingt ans, j’ai lutté. J’ai organisé. J’ai fait des listes, fait ce qu’il y avait à faire, pris des rendez-vous, fait tout comme il faut ou presque.
C’était ma façon d’être forte.
Je pouvais tout mener de front : le boulot, les enfants, la famille, les projets personnels, la fatigue, la charge mentale, m’occuper des autres, toujours des autres…
En bref, je résistais. J’étais constamment en mode survie.
Quand on m’a diagnostiqué un cancer du sein triple négatif, mes deux garçons avaient 1 et 3 ans, et ma vie était bien remplie. Autant dire que le ciel m’est tombé sur la tête…
Jusqu’ici, j’avais refusé de ressentir vraiment ce que je vivais, la fatigue colossale, le burn-out maternel…
Je consommais une énergie gigantesque.
Lorsqu’on dépense toute son énergie en mode survie, il ne reste aucun carburant pour guérir. Je survivais. Je ne vivais pas vraiment.
Alors mon corps m’a rattrapé et m’a forcé à dire stop.
Mais ce qui s’est produit ensuite, c’est ce qui m’a le plus surprise.
Au bout de quelques semaines de traitement de chimiothérapie, j’ai commencé à comprendre quelque chose…
Pendant 25 ans, tenir bon m’avait permis de ne pas tomber.
Mais c’est en faisant ce constat et en acceptant de lâcher mon armure que j’ai vraiment commencé à me relever.
Parfois, une épreuve qui semble insurmontable peut receler un vrai cadeau. Je parle justement de ce phénomène ici.
Ce que nous confondons avec la force
On nous a tous appris, d’une façon ou d’une autre, que la force signifie ‘ne pas craquer’.
Faire bonne figure devant les épreuves.
Encaisser sans se plaindre, poursuivre sans jamais montrer sa vulnérabilité.
C’est quelque chose qu’on apprend tôt.
À l’école ou même dans sa famille, ou parfois simplement parce qu’on se rend compte que se montrer vulnérable, c’est se faire maltraiter dans la cour d’école ou au bureau.
Alors on apprend à serrer les dents. Et surtout à tenir bon.
Ce n’est pas mauvais en soi.
Car dans certaines situations, tenir bon est exactement ce qu’il faut faire. Quand la tempête est là, il vaut mieux ne pas lâcher la barre…
Mais peut-être qu’il existe une certaine confusion que nous sommes nombreux à faire sans même le remarquer.
Et si on confondait notre capacité à tenir avec une façon de résister de manière permanente ?
Le danger, c’est de finir par tenir bon même quand la tempête est passée. Même quand il n’y a plus rien qui exige ‘qu’on tienne’ justement.
Même quand c’est précisément le fait de tenir bon qui nous empêche d’avancer.
C’est ici que le piège apparaît dans toute sa splendeur.
La résilience n’est pas synonyme de résister.
Ce n’est pas un mur qu’il faut à tout prix dresser pour s’empêcher de ressentir la douleur ou la détresse.
Devenir résilient et avancer, ça demande que l’énergie circule, cela nécessite du mouvement, de la souplesse…
Le philosophe Boris Cyrulnik en parle dans ses ouvrages : nous avons l’habitude de nous museler, de ravaler ce que nous ressentons juste pour « tenir bon ».
Mais cette posture peut littéralement nous figer et nous faire stagner bien plus que l’épreuve que nous cherchons à combattre.
Je l’ai moi-même expérimenté : ce n’est pas la chute qui fait le plus de mal. C’est l’incapacité à se remettre en mouvement par la suite.

Le roseau et le chêne
Il y a une image que j’aime utiliser, c’est celle du roseau au bord d’un étang.
Ce qui est intéressant avec le roseau, c’est d’abord l’endroit où il s’épanouit.
Il pousse dans un environnement instable, un peu entre deux eaux, ni vraiment sur terre, ni vraiment dans l’eau.
Le roseau n’a pas besoin d’avoir une stabilité parfaite. Il vit entre les deux, un peu comme dans l’incertitude, et c’est justement à cet endroit qu’il s’épanouit.
Et quand le vent souffle fort, le roseau ne résiste pas. Il plie.
Parfois même jusqu’à ce qu’il touche la surface de l’eau.
Mais ensuite, quand le vent se calme, il se redresse. Intact.
Puis j’imagine un chêne. C’est le genre d’arbre massif, puissant, avec des racines profondes.
Qui résiste au vent de toutes ses forces. Et tant que le vent n’est pas trop fort, il résiste en effet.
Mais si la tempête est vraiment violente, le chêne ne plie pas. Il est déraciné.
Vous l’aurez compris : la vraie force, ce n’est pas la rigidité du chêne. En vérité, c’est la souplesse du roseau.
Et si nous regardons honnêtement la façon que nous avons de ‘tenir bon’ au quotidien, on peut se poser la question : sommes-nous en train de plier pour mieux nous redresser ? Ou allons-nous résister jusqu’à la rupture ?
J’ai résisté jusqu’à la rupture…
Qu’est-ce que la rigidité ?
Avoir une posture rigide, ce n’est pas toujours ce que l’on croit.
Cela ne ressemble pas forcément à de l’entêtement, ou à de l’orgueil.
Avoir un tempérament rigide peut passer inaperçu, car certaines personnes en mode survie peuvent sembler tout à fait raisonnables de l’extérieur.
Voici ce que j’ai appris de mon vécu sur la rigidité :
Vous continuez d’avancer malgré l’épuisement, car vous arrêter serait synonyme de capitulation.
Vous vous dites que vous verrez ça plus tard, quand la tempête sera passée.
Mais ce fameux « plus tard » ne vient jamais, car c’est toujours l’épuisement qui gagne avant. Car lui, il continue de s’accumuler jour après jour.
Vous gardez vos émotions pour vous, car les montrer reviendrait à être faible… Ou alors vous ne voulez surtout pas être un fardeau pour les autres.
Donc vous gérez tout, en apparence.
Mais à l’intérieur, vous manquez de plus en plus de place. Vous étouffez.
Vous répétez toujours la même stratégie devant les obstacles, même quand cette stratégie ne marche plus. Pourquoi ?
Parce que c’est ce que vous savez faire de mieux.
Et que changer de cap, ce serait un échec à vos yeux.
Vous attendez donc que ça passe plutôt que de traverser ce qui se passe maintenant.
Vous faites tout à la fois, et rien au fond.
Et vous n’osez surtout pas vous arrêter pour aller voir ce qui se passe vraiment au fond de vous…
Si vous vous retrouvez dans ces comportements, il ne sert à rien de vous jeter la pierre. Car cette manière de penser et d’agir suit une logique. Chacune de ces façons de faire a sans doute été utile à un moment donné de votre existence.
Mais quand vous commencez à suivre tous les exemples ci-dessus en même temps, ça finit par peser très lourd à la longue. Et lorsqu’on porte de tels poids, il devient impossible d’avancer.
Des travaux menés par certains psychologues (notamment George Bonanno, professeur à l’Université Columbia ² ) le démontrent : dans ses travaux sur la résilience, ce chercheur révèle que les personnes qui s’en sortent le mieux après un trauma ne sont pas celles qui résistent le mieux à la douleur.
Ce sont celles qui font preuve de ce qu’il appelle flexibilité émotionnelle.
C’est la capacité à adapter ce que l’on ressent en fonction de ce que la situation demande vraiment. Sans se montrer trop rigide, ni trop débordé.
En étant souple.

Ce que lâcher veut vraiment dire
Beaucoup de personnes pensent que lâcher signifie avant tout abandonner.
Mais rien n’est moins vrai à mon sens.
Lâcher prise ne veut pas dire qu’on baisse les bras, ou qu’on renonce à ce qui compte.
Ni qu’on décide tout à coup que ça n’a plus d’importance.
Lâcher prise ne veut pas dire qu’on devient passif. Bien au contraire.
Lâcher, c’est quand on choisit d’avancer différemment.
La première chose que j’ai apprise, c’est d’examiner vraiment ce que je ressentais.
Et pas ce que je devais ressentir. Ou ce que j’aurais voulu ressentir.
Ce que je ressentais vraiment, là, maintenant, quand je résistais de toutes mes forces.
Ça a l’air simple comme ça. Mais ça ne l’est pas.
Quand j’étais en traitement de chimiothérapie, j’avais très peur. C’était une peur profonde, physique, et elle prenait toute la place.
Mais j’avais appris à refouler ce genre de sentiment pendant si longtemps que je ne le reconnaissais presque plus.
Puis je me suis mise à la méditation, comme j’explique dans cet article.
Et j’ai appris à fermer les yeux dans les salles d’attente de l’hôpital.
J’ai appris à fixer mon attention sur ma respiration en ne cherchant rien d’autre.
C’est là que j’ai commencé à accueillir la peur telle qu’elle était. Et c’est aussi là que quelque chose a commencé à changer.
J’ai progressivement arrêté de me combattre moi-même.
Et l’énergie que je libérais ainsi était phénoménale.
La deuxième chose, c’est qu’il faut vraiment distinguer les efforts qui permettent de bâtir des efforts qui, au contraire, nous épuisent.
En effet, tous les efforts ne se valent pas.
Certains nous aident à poursuivre nos objectifs.
D’autres nous maintiennent simplement à flot, sans nous faire avancer d’un centimètre.
Une question à se poser régulièrement : ce que je fais maintenant me mène vers mon but, ou est-ce que cette posture me maintient juste debout ?
Ce n’est pas la même chose, et si vous répondez de manière honnête à cette question, ça peut tout changer.
Enfin, la troisième chose que j’ai apprise est peut-être la plus difficile…
C’est accepter qu’être vulnérable peut aussi être une forme de force.
Pas une faiblesse. Ni un fardeau pour les autres. Une vraie force.
L’auteur Boris Cyrulnik rappelle dans un de ses ouvrages ce qu’il appelle la nécessité du récit de soi ¹ : c’est-à-dire l’importance de mettre des mots sur ce qu’on a traversé.
Cela permet de reprendre du pouvoir sur son vécu.
Et de ne plus se laisser submerger par quelque chose qu’on n’a jamais vraiment osé regarder en face.
Et la dernière chose est sans doute la plus simple en apparence : il faut apprendre à ralentir pour mieux repartir.
Les sportifs de haut niveau le savent, eux : la récupération après l’effort fait partie intégrante de la performance. Sans elle, personne ne peut réellement progresser. Seulement s’user jusqu’à la corde.
Nous avons tous besoin de nous accorder des moments de pause, même courts.
5 minutes de respiration consciente.
10 minutes de sieste.
C’est la condition pour durer.
Et il m’a fallu un quart de siècle pour apprendre cette leçon…
Que se passe-t-il réellement quand on lâche enfin ?
Quand j’ai arrêté de tenir bon à tout prix, quelque chose de vraiment bizarre s’est produit.
Je suis devenue plus solide. Et je ne m’attendais pas du tout à cette conséquence, vraiment pas.
Quand j’ai lâché, j’ai arrêté de gaspiller mon énergie à maintenir une façade à tout prix.
J’ai arrêté d’être en guerre contre moi-même.
Et avec cette énergie retrouvée, j’ai pu me mettre à créer ce qui comptait vraiment pour moi.
Avancer réellement, ça ne veut pas dire qu’on avance forcément vite.
Ça ne veut pas dire qu’on avance sans tomber.
Cela signifie juste qu’on avance en accord avec ce qu’on est vraiment, au fond.
Lorsqu’on intègre ses épreuves au lieu de les nier et qu’on “laisse ses blessures devenir plutôt des moteurs plutôt que des prisons” ³, il se passe vraiment quelque chose de magique…
J’ai écrit sur ce chemin de transformation sur Focus Résilience, si vous avez envie d’aller plus loin.
Je ne vous dis pas que c’est facile. Je vous dis seulement que c’est possible.
Souvent, le premier pas ne signifie pas que vous devez faire quelque chose en plus ; il signifie plutôt d’arrêter de maintenir quelque chose qui vous épuise.
Une petite question simple à vous poser maintenant
Dans quel domaine de votre vie ‘tenez-vous bon’ en ce moment ?
Et si c’était LE MOMENT de lâcher, de changer de direction, ou simplement de vous arrêter pour reprendre votre respiration ?
Pas pour abandonner. Mais pour vous redresser, comme le roseau.
Avec plus de légèreté et plus de force qu’avant. Plus de résilience aussi…
Vous reconnaissez-vous dans cette manière de tenir bon dans votre vie ?
Est-ce que cette posture vous nourrit ou est-ce qu’elle vous épuise ?
Je serais vraiment heureuse de vous lire dans les commentaires.
Mélanie Schwartz, auteure du blog Focus Résilience
Notes
- Cyrulnik, Boris. Mourir de dire : la honte. Odile Jacob, 2010.
- Bonanno, George A. « Loss, Trauma, and Human Resilience ». American Psychologist, vol. 59, n°1, 2004, pp. 20–28.
- Cyrulnik, Boris. Un merveilleux malheur. Odile Jacob, 1999.