Il y a des journées où l’on se sent « plein » sans savoir de quoi. Ce n’est pas forcément une grande tristesse, ni une vraie panique. C’est plutôt une sensation de brouillard, une irritabilité inhabituelle, une fatigue qui n’est pas seulement physique. Souvent, ce qui pèse n’est pas un événement unique : c’est l’addition silencieuse de micro-pressions, de décisions reportées, de messages en attente, de peurs tues, de « il faudrait que… »
Dans ces moments-là, le problème n’est pas que vous « pensez trop ». Le problème est que votre esprit essaie de tout porter en même temps : les obligations, les émotions, les scénarios du pire. Et tôt ou tard, ce trop-plein bascule en charge émotionnelle : une tension de fond qui colore tout le reste.
Ce que je veux vous proposer ici, c’est une approche différente : désencombrer le mental pour rendre l’émotion plus lisible, donc plus traversable. Non pas « penser moins », mais redonner à votre esprit sa fonction naturelle : trier, décider, ressentir… et revenir au présent.
Note : cet article invité a été écrit par Solweig Ely du blog Chemins de vies — ressources, clés et accompagnement pour se reconstruire après un traumatisme.

Quand le mental sature, l’émotion déborde
Imaginez votre attention comme un petit bureau. Utile, précieux… mais de taille limitée. En psychologie cognitive, on appelle cela la mémoire de travail : un système de capacité restreinte, indispensable pour comprendre, raisonner et décider. Quand ce bureau est saturé, tout coûte plus cher : réfléchir, choisir, se concentrer, se réguler.
Et c’est ici que la recherche fait le pont avec l’émotion. Pour réguler ce que l’on ressent, le cerveau a besoin de ressources cognitives : se recentrer, changer de perspective, freiner un automatisme, revenir au présent. Sous stress intense, ces capacités se fragilisent : le cerveau bascule en mode urgence et réactivité, gouverné par l’amygdale plutôt que par le cortex préfrontal.
Résultat : votre esprit n’a plus de place, et votre système émotionnel n’a plus de marge de manœuvre. C’est alors que la rumination s’installe, ces pensées qui tournent en boucle sans jamais aboutir à une solution, et qui entretiennent le poids émotionnel au lieu de le dissoudre.
Désencombrer, alors, n’est pas une coquetterie d’organisation. C’est une forme de soin. Rendre au mental ses marges pour que l’émotion cesse d’être un bloc compact et redevienne un flux, certes, parfois intense, mais respirable.
Fermer les boucles ouvertes pour retrouver de l’espace
Une grande partie de l’encombrement mental vient d’un phénomène très humain : les boucles ouvertes. Une boucle ouverte, c’est :
- Une tâche non terminée (même minuscule),
- Une décision reportée,
- Une conversation à avoir,
- Une inquiétude sans « prochaine étape ».
Notre cerveau n’aime pas le flou. Il garde ces boucles en état d’alerte, comme s’il murmurait sans arrêt : « n’oublie pas… n’oublie pas… » Ce fonctionnement génère des intrusions mentales, du vagabondage et une tension de fond. La bonne nouvelle ? Des recherches ont montré que le simple fait de formuler un plan précis pour une tâche non finie peut éliminer une grande partie de cette interférence cognitive.
Vous l’avez peut-être vécu vous-même : le soir, au moment de vous endormir, les obligations surgissent alors que vous avez arrêté de travailler depuis des heures. Une étude a montré qu’écrire une courte to-do list avant de dormir, plutôt que de passer en revue ce qu’on a déjà accompli, aide à s’endormir plus rapidement. Ainsi, externaliser ce qui attend libère le cerveau.
La clé n’est donc pas de tout faire. La clé est de donner un statut clair à chaque boucle :
- Prochaine action concrète — « J’envoie ce mail demain à 9h. »
- Date de reprise — « Je m’en occupe samedi matin. »
- Décision de non-action — « Ce n’est pas pour maintenant. Je le mets dans une liste « plus tard ». »
Mon expérience
Pendant une période où je me sentais particulièrement saturée, j’ai instauré un rituel le dimanche soir : quinze minutes, pas plus, pour noter toutes les boucles ouvertes de la semaine. Tâches à faire, décisions en suspens, mais aussi les émotions mal rangées. Ensuite, je choisissais trois actions concrètes pour la semaine, pas dix, seulement trois. L’effet a été presque immédiat : une baisse sensible de la pression intérieure, comme si mon esprit cessait enfin de tout porter seul.
« Ce qui fatigue n’est pas tant la quantité de choses… que l’absence de statut clair. La clarté est un repos. »
Solweig Ely
Externaliser sans s’épuiser : écrire, trier, décider
On croit souvent que « bien penser » consiste à réfléchir plus. Il existe une autre voie : penser mieux en s’appuyant sur l’extérieur. Les chercheurs appellent cela le cognitive offloading. C’est le fait d’utiliser des actions physiques (écrire, programmer un rappel, déplacer un objet) pour réduire la demande cognitive.
Quand vous notez quelque chose, vous ne « faites pas juste écrire ». Vous changez la forme du problème : vous le sortez du brouillard intérieur pour le rendre manipulable, visible, traitable.
Mais attention : écrire n’est pas automatiquement thérapeutique. C’est d’ailleurs un sujet que j’approfondis dans mon article « L’écriture thérapeutique pour sortir de la dépression après un traumatisme ».
Des méta-analyses sur l’écriture expressive montrent des effets variables selon le contexte, la durée et la formulation. Et pour les symptômes dépressifs notamment, les effets à long terme restent modestes dans de nombreux protocoles. Alors la vraie question n’est pas « Est-ce que je devrais écrire ? », mais « Qu’est-ce que j’écris, et dans quel but ? »

Le « vidage en trois bacs » (10–15 minutes)
Voici une pratique simple, que j’utilise régulièrement :
Prenez une feuille blanche. Tracez trois colonnes :
- À faire : tout ce qui attend une action de votre part
- À décider : tout ce qui est en suspens
- À ressentir : tout ce qui pèse émotionnellement
Écrivez librement, sans chercher à bien formuler. L’objectif n’est pas d’être profond. L’objectif est d’être vraiet clair.
Ensuite, traitez chaque colonne différemment :
- À faire : trouvez une prochaine action ou une date.
- À décider : prenez une mini-décision dans les 24h (répondre, décliner, ou demander un délai).
- À ressentir : il suffit souvent de reconnaître, « je suis triste », « je suis tendu(e) ». Pas besoin d’analyser. Nommer, c’est déjà agir.
Pour éviter de retomber dans l’inertie, une stratégie issue de la psychologie de l’action peut aider : les plans « si… alors… ». Une méta-analyse portant sur 94 tests indique qu’ils ont un effet positif significatif sur l’atteinte des objectifs.
Exemple : « Si je commence à scroller pour fuir une tâche, alors j’ouvre mon document et j’en fais 3 minutes. »
Ce n’est pas violent. C’est une rampe.
Nommer ce qui se passe : le pouvoir régulateur des mots
Il existe une forme d’encombrement moins visible que les listes de tâches : l’émotion non nommée. Elle agit comme un bruit de fond. Vous sentez que quelque chose ne va pas, mais vous ne savez pas quoi. Et tant que ce n’est pas nommé, cela reste diffus, envahissant, épuisant.
Une étude en neuroimagerie a montré que le fait de mettre des mots sur une émotion, ce qu’on appelle l’affect labeling, est associé à une diminution de l’activité de l’amygdale, la région du cerveau impliquée dans la réactivité émotionnelle. En d’autres termes : nommer ce que l’on ressent n’est pas une faiblesse. C’est un acte physiologique de régulation.
Nommer ne supprime pas la douleur. Nommer organise.
Un micro-exercice (2 minutes) :
- Posez une main sur le sternum ou respirez un peu plus lentement.
- Dites (à voix basse ou dans la tête) : « Là, maintenant, je suis… tendu(e) / triste / inquiet(ète) / en colère. »
- Ajoutez : « Ce que cette émotion essaie de protéger, c’est… » (un besoin de sécurité, de repos, de respect, de lien…)
Vous n’avez pas besoin d’avoir « la bonne réponse ». Vous avez seulement besoin de créer un espace entre vous et la tempête.

Protéger l’attention : réduire le bruit et la rumination
Désencombrer le mental, ce n’est pas seulement écrire des listes. C’est aussi protéger votre attention des interruptions permanentes. Parce que ces interruptions créent une fatigue invisible.
La chercheuse Sophie Leroy a mis en évidence le concept de résidu attentionnel : lorsqu’on passe d’une tâche à une autre, une partie de l’attention reste « collée » à la tâche précédente, surtout si elle n’était pas terminée. Ce résidu peut dégrader la performance sur la tâche suivante et laisser une impression persistante de ne jamais être totalement présent.
Deux gestes simples aident réellement :
- Finir un micro-cycle avant de changer d’activité, même 2 minutes suffisent : poser une phrase de conclusion, noter la prochaine action.
- Préparer la reprise, une courte note : « Quand je reviens, je fais X. » Cela ferme la boucle et réduit les intrusions.
Et puis il y a un levier plus intérieur : apprendre à ne plus alimenter la rumination. La pleine conscience, dans sa version non romantisée, n’est pas une invitation à « ne plus penser ». C’est un apprentissage pratique : repérer quand l’esprit s’emballe, nommer le type de pensée (rumination, anticipation, autocritique), et revenir à quelque chose de concret.
Dans mon article « Méditation de pleine conscience et guérison des blessures du passé : ce que dit vraiment la science », j’explore des programmes scientifiques de pleine conscience qui montrent une réduction significative et modérée de la rumination. Ainsi que des effets sur l’anxiété, la dépression et la qualité de vie. Ces effets passent en partie par la diminution de la rumination elle-même.
Un rituel minimaliste (3 minutes) :
- 60 secondes : respiration lente, sans chercher à chasser les pensées.
- 60 secondes : repérer une pensée récurrente et la nommer : « rumination », « anticipation », « autocritique ».
- 60 secondes : revenir à une action concrète et minuscule (boire de l’eau, ouvrir un document, faire 10 pas).
Ce n’est pas spectaculaire. Mais c’est exactement ce qui fait baisser la charge : moins d’abstraction, plus de contact avec le réel.
Conclusion : la clarté comme forme de douceur
Désencombrer le mental ne signifie pas devenir parfaitement organisé(e), ni ne plus jamais être traversé(e) par l’émotion. Cela signifie : donner une place juste à ce qui vous habite. Sortir du flou. Fermer quelques boucles. Nommer ce qui pèse. Protéger votre attention comme on protège une flamme.
Ces gestes ne résolvent pas tout. Mais ils créent les conditions dans lesquelles votre cerveau peut à nouveau faire son travail : trier, décider, ressentir, traverser.
Et si vous ne retenez qu’une seule idée, qu’elle soit celle-ci : vous n’avez pas besoin d’être dur(e) avec vous-même pour retrouver de l’espace. Vous avez besoin de clarté… et de douceur.
Solweig Ely — Chemins de vies — Ressources, clés et accompagnement pour se reconstruire après un traumatisme.